Retour à la page d'accueil

Roger Nordmann

Conseiller national, Président du Groupe socialiste du Parlement

Parti socialiste vaudois / lausannois

Aller au site du Parti socialiste vaudois

retour à la page d'accueil

Tous les articles écrits
Par thème:

Economie, finance et fiscalité

Egalité et social

Energie et environnement

Formation et recherche

Institutions et Europe

Prévoyance professionnelle

Transports


Campagnes et bilans

Bilans 08-15

Campagne 2007

Bilan 04-07

Campagne 2003

Interventions à la tribune du Conseil National

Motions, initiatives, postulats, interpel.

Portrait

Pourquoi le PS?

Activités 

Profession

Curriculum vitae 

Adresse de contact

 

   

3.7.09

Mélanges / Festschrift Wolf Linder

 « L’école bernoise ou l’exploration méthodique des branchages d’un grand feuillu »

 

Roger Nordmann, Conseiller national

 

1       Préambule

A son article 11, al 3, la loi sur le Parlement stipule que « tout député dont les intérêts personnels sont directement concernés par un objet en délibération est tenu de le signaler lorsqu’il s’exprime sur cet objet au conseil ou en commission». Par analogie, il me semble nécessaire, en guise de préambule, d’expliquer la nature largement non scientifique de mes liens avec Wolf Linder.

Wolf Linder a été pendant une dizaine d’années le compagnon de ma mère. J’ai donc passé une bonne partie de mon adolescence avec lui. Je lui dois notamment une de mes plus grandes passions, à savoir le ski de randonnée et l’alpinisme.

Au fil de mon parcours à l’Université de Berne, le centre de gravité de mes études s’est déplacé de l’économie politique vers la science politique. Malgré mon intérêt pour la politique, j’avais à l’origine l’intention de garder la science politique en branche annexe, notamment dans le souci de ne pas étudier auprès du compagnon de ma mère. Mon passage à l’Université de Bologne a modifié cette option, puisque seule la science politique m’y était proposée. A mon retour à Berne, il devenait donc logique d’achever ma formation en inversant mes priorités, avec la science politique en branche principale et l’économie politique en branche annexe. Par le hasard du calendrier, je me suis finalement retrouvé être le premier étudiant à sortir de la nouvelle filière de science politique en tant que branche principale. Or Wolf Linder est le père de cette nouvelle filière.

Dans ces conditions, le lecteur devine combien ces liens m’empêchent de porter un jugement objectif sur l’œuvre politologique de Wolf Linder.

A cela s’ajoute mon activité actuelle : en tant que conseiller national, je suis devenu une partie de l’objet d’étude de la science politique. On peut donc se demander si c’est à la bactérie de se prononcer sur la fiabilité du microscope à travers lequel elle est observée et sur les qualités du scientifique qui l’examine à l’autre bout de l’oculaire.

 

2       Une approche pluraliste

Dans la préface du livre « Schweizerische Demokratie, Institutionen, Prozesse, Perspektiven », Wolf Linder expose le dilemme auquel il a été confronté : «Un dilemme ne m’a pas été épargné : le choix entre la description concrète par l’observation des processus politiques et leur analyse abstraite au moyen d’outils théoriques. L’approche descriptive est plus proche des réalités de la vie politique, qu’il s’agit dans un premier temps de saisir. L’approche analytique cherche à identifier des schémas explicatifs récurrents, en s’abstrayant justement des circonstances concrètes de la politique. Je considère que les deux approches sont importantes. Les lectrices et les lecteurs trouveront donc des chapitres plutôt théoriques et d’autres davantage descriptifs» (1999:7, notre traduction).

D’emblée, Wolf Linder pose le cadre : la science politique ne peut s’abstraire de la réalité qu’elle prétend expliquer. Inversement, elle n’aurait pas de portée explicative si elle se contentait de la description, sans chercher à démêler les rapports de causes à effets et à mettre en évidence des structures ou des mécanismes.

Dans l’entier de son livre de 1999, destiné aux étudiants débutants et au public intéressé, Wolf Linder respecte soigneusement cette dualité entre description et théorie. A vrai dire, il va même plus loin, en confrontant les théories entre elles et en montrant leurs limites. Ainsi, dans le passage intitulé « des parlementaires entre égoïsme et altruisme » (Linder 1999 :215), il explique que la théorie économique dite des « choix rationnels » parvient à expliquer certains comportements des  parlementaires, lorsque ces derniers cherchent par exemple à optimiser leur chances de réélection ou à obtenir pour eux-mêmes ou leurs clientèles des avantages économiques. Mais il ajoute que cette théorie, qui a la prétention d’être universelle, n’explique de loin pas tout. En particulier, elle échoue à expliquer des comportements de votes altruistes, solidaires ou fondés sur des idéaux. Et de mentionner d’autres chercheurs et courants de pensées, qui expliquent mieux ces aspects.

L’approche pluraliste de « Schweizerische Demokratie, Institutionen, Prozesse, Perspektiven » est emblématique de ce que l’on pourrait désormais appeler l’école bernoise. Telle que je la perçois, la science politique bernoise renonce à l’établissement d’une théorie générale qui aurait une prétention d’explication universelle, par exemple pour le système politique suisse ou pour les relations internationales.

La science politique bernoise – peut-être inspirée par l’esprit des lieux – procède de manière pragmatique et sectorielle, par confrontation permanente entre des modèles théoriques et des recherches empiriques.

Il en résulte une accumulation de savoirs et d’expertises certes moins ambitieux, mais autrement plus pertinents, que d’autres approches plus prétentieuses. Par sa structure même, le livre « Schweizerische Demokratie, Institutionen, Prozesse, Perspektiven » illustre cette logique d’accumulation et de passages réitérés aux mêmes endroits avec d’autres éclairages. Le lecteur pressé qui espérait gagner rapidement le faîte d’un grand sapin rectiligne et pointu sera déçu par ce qui ressemble à l’exploration méthodique et laborieuse des branchages tourmentés d’un vaste feuillu. Cette approche me semble toutefois correspondre intrinsèquement à la matière, à la fois évolutive et complexe, qu’est la politique. 

Enfin, l’approche de Wolf Linder intègre nombre d’autres connaissances : il estime que la science politique, à  l’instar de la politique, doit s’appuyer sur des savoirs multiples et divers.

Au cours des deux paragraphes suivants, j’aimerai illustrer les raisons qui fondent mon appréciation. Enfin, en guise de conclusion, j’évoquerai brièvement les rétroactions de la science politique sur la politique : peu à peu, la science politique modifie le fonctionnement de la politique elle-même, parce que le décodage des systèmes et des mécanismes finit par générer de nouvelles visions et, partant, de nouveaux comportements.

3       L’objet d’étude : mutation perpétuelle et rationalité limitée

Le système politique est évolutif. Une explication qui vaut pour une période donnée perd sa pertinence dans une autre phase historique, parce que le comportement des acteurs, le contexte et les idées ont changé. La science politique n’est pas une science exacte dont l’objet d’étude suivrait des lois stables, comme celles de la physique. En physique, les phénomènes restent a priori immuables et l’on perfectionne progressivement les théories qui les expliquent. Parfois, de nouvelles découvertes permettent de franchir des paliers conceptuels et de compléter, voire d’invalider, d’anciennes théories.

La science politique est dans une situation totalement différente, parce que l’objet d’étude se transforme, ce qui contraint les chercheurs à courir derrière lui. Cette situation rappelle celle du virologue, sans cesse confronté à de nouvelles mutations des virus qu’il tente de comprendre. Les paradigmes sont sans cesse bousculés.

La plasticité du système politique pose donc une première limite aux théories de la science politique. Cependant, il pourrait être imaginable d’arriver à une espèce de métathéorie qui expliquerait non seulement le fonctionnement des systèmes politiques, mais aussi leurs évolutions.

C’est là qu’intervient une seconde limite : rien ne dit que l’entier du phénomène politique soit régit par des lois causales, fussent-elles rigides ou probabilistes. Il existe sûrement dans la politique une part non négligeable d’inexplicable, par exemple de libre arbitre, de hasard ou de chaos. Des règles scientifiques ou des modèles prétendant expliquer une régularité dans un phénomène qui n’en a pas seraient tout simplement faux.

La plupart des acteurs politiques - politiciens ou électeurs – ne se considèrent pas comme des acteurs dont les actions seraient largement, voire entièrement, déterminées par des mécanismes indépendants de leur volonté. Même s’ils surestiment certainement leur propre marge de libre arbitre, il serait étonnant qu’ils n’en aient pas du tout. Le bilan scientifique et historique du marxisme, à la fois théorie explicative et doctrine politique, ainsi que celui de la théorie dite des « choix rationnels », dont le néolibéralisme est la version prescriptive, appellent aussi à examiner d’un œil critique les théories trop prétentieuses. L’hybris (qu’est-ce ?) n’est pas loin, car de la théorie globale – éventuellement tautologique  –  à la prétention d’omnipotence, il n’y a qu’un pas...

Enfin, il existe une troisième limite à la modélisation en science politique. Elle tient à la mesure et à l’observation des phénomènes. Le phénomène politique n’est pas simple à quantifier. Or la mode scientifique étant à la mathématisation accrue, la tentation est grande d’affiner les mesures, parfois au-delà de ce qui est pertinent : comme me l’avait expliqué mon maître de physique en 8ème année d’école, en quantifiant un phénomène de manière plus précise que le phénomène lui-même, on ne fait que remplacer l’incertitude par l’erreur. Avec pour risque d’avoir des théories que l’on ne parvient jamais à tester empiriquement.

Ces constats ne signifient pas que la science politique n’ait pas intérêt à affiner ses modèles théoriques et ses méthodes d’observation. Simplement, elle doit rester consciente des limites inhérentes à l’explication d’une matière régie par des lois en mouvement, dont la rationalité est limitée et dont la mesurabilité est imparfaite.

Dans son ouvrage de référence, Wolf Linder tient amplement compte de l’évolutivité du phénomène politique. En particulier, il amène un éclairage historique descriptif indispensable à la compréhension du présent. D’autre part, il ne berce pas le lecteur d’illusions sur le degré de véracité des théories. Au contraire, il confronte régulièrement le lecteur avec les différentes théories. 

 

4       La science politique se nourrit d’autres savoirs

Fondamentalement, la politique intègre d’autres savoirs et s’appuie sur eux. On pense spontanément au droit et à l’économie, mais la palette des apports extérieurs est en réalité bien plus large. Comme membre de la Commission de l’environnement, de l’aménagement du territoire et de l’énergie du Conseil national, je suis confronté en permanence à une grande diversité de données et de connaissances. Cela va des règles brutalement simples de la thermodynamique à la complexité infinie et pleine d’incertitudes des modèles climatiques. Autre exemple : mes collègues – souvent juristes  –  qui s’occupent de droit pénal et de sécurité sont obligés de jongler avec nombre de paramètres sociologiques, psychologiques et économiques.

Pour décrire le phénomène politique, la science politique ne peut négliger ces autres domaines. A mon avis, la science politique est même condamnée à développer un ancrage scientifique plus large que les acteurs politiques eux-mêmes. Un exemple à cet égard : on ne saurait expliquer le conflit irakien sans intégrer ses dimensions énergétiques, économiques, climatiques et culturelles, alors même que certains acteurs nient l’existence de telles composantes dans les motivations des belligérants.

Enfin, la science politique n’échappe pas à l’obligation de prendre en compte les évolutions constantes des multiples autres savoirs dont elle ne peut se priver.

Cette capacité d’intégrer une multiplicité de facteurs extérieurs irrigue fondamentalement l’œuvre scientifique de Wolf Linder. En réalité, elle constitue dans une large mesure sa « marque de fabrique », tout au long de sa carrière. Ce n’est donc pas un hasard s’il a débuté son parcours par une phase éminemment pratique, en devenant juriste et député au Grand Conseil thurgovien. Par la suite, il a poursuivi ce dialogue entre la théorie et le réel, notamment en étudiant la planification et la mise en œuvre des politiques publiques, ou encore en participant au groupe d’experts sur les scénarios énergétiques (EGES). Wolf Linder s’est en permanence confronté à la logique propre du domaine concerné. Ce souci l’a évidemment aussi accompagné ces dernières années, dans le domaine de l’aide au développement

 

5       La science politique modifie son objet d’étude

 La science politique exerce une rétroaction sur le système politique et en modifie le fonctionnement. Elle suscite un effet d’apprentissage chez les acteurs. La science politique étant relativement récente, spécialement en Suisse, cet aspect de son impact n’est, à ma connaissance, que peu étudié.

Certaines influences de la science politique sur la politique sont le fruit d’une volonté explicite :  je pense en particulier au souci de mieux planifier et à celui d’anticiper les problèmes de la mise en œuvre des lois que l’on décide. Wolf Linder en a fait dès le début de sa carrière un cheval de bataille, d’abord à l’institut ORL de Zürich, dans le cadre du programme national de recherche « Possibilité et limites de la planification politique ». Il a ensuite élargi cet engagement à l’Institut de hautes études en administration publique de Lausanne (IHDEAP), avec une focalisation sur la mise en œuvre et l’évaluation des politiques publiques ainsi que sur les processus décisionnels, domaine dans lequel il a dirigé le programme du Fonds national. A l’Université de Berne, il a logiquement poursuivit ces activités en relation étroite avec l’administration fédérale et les services du Parlement.

D’autres influences, bien que plus diffuses, sont loin d’être négligeables. Trois exemples à cet égard :

  • Lorsque les journalistes, voire les politiciens, formés en science politique, expliquent et commentent l’actualité, ils diffusent progressivement des clefs de lecture dans l’opinion. Typiquement, une part importante des commentaires autour de l’ascension puis de la chute de Christophe Blocher a été marquée par des notions politologiques : système de gouvernement, régime de concordance, jeu des institutions, autant de notions tributaires de la science politique qui ont façonné le débat. Parfois d’ailleurs, les théories sont déformées, mal interprétées ou sorties de leur contexte de validité. Cette distorsion est inhérente à ce mode de transfert osmotique. Pour autant, les acteurs politiques intègrent peu à peu ces concepts. Je le vois à mon propre exemple : combien de fois ai-je utilisé des arguments inspirés d’analyses politologiques pour convaincre des collègues de ne pas réélire l’ancien ministre de la justice ?
  • Au fil du temps, la science politique a généré des volées d’experts, auxquels les médias se réfèrent de plus en plus pour commenter l’événement. Lorsqu’il s’agit de faire valoir un point de vue « neutre » ou de donner des explications « autorisées » sur un fait politique complexe ou polarisant, les journalistes se tournent volontiers vers des spécialistes de la science politique. En plus des élus et des électeurs, la classe des experts tend donc toujours davantage à structurer les avis et, par conséquent, à orienter les comportements, tant du public que des décideurs.
  • Enfin, l’étude de la formation de l’opinion publique intéresse au plus au point les concepteurs et les commanditaires de campagnes de votation ou d’élections. L’analyse du rôle joué par la peur, la compréhension de la manière dont la complexité est appréhendée ou la connaissance des sources d’information des citoyens permettent d’optimiser les campagnes. Il en va de même pour les analyses de composition de l’électorat, comme on le voit jusqu’à la caricature aux USA. La maîtrise de ce savoir exerce une influence majeure sur le cours des choses, et modifie donc l’objet d’étude. Le fait que cette optimisation des campagnes est elle-même commentée contribue d’ailleurs à modifier la perception que les citoyens ont des campagnes, et partant leur effet. Concrètement, le commentaire politologique des affiches de l’UDC, de leur effet et des moyens financiers qu’elles présupposent semble avoir eu successivement deux effets : longtemps, ces commentaires ont renforcé la visibilité des campagnes. A l’inverse, les dernières votations laissent cependant penser que la population décrypte peut-être désormais mieux certaines manipulations et développe une certaine forme de protection immunitaire contre les flux d’émotions trop manifestement destinés à inféoder ses choix.

Par ces effets d’apprentissage induits chez les acteurs ainsi que par des influences directes ou médianes sur les consciences ou les stratégies partisanes, la science politique influence donc son objet d’étude, et contribue par là même à l’invalidation - presque automatique - de ses propres théories.

Autant dire que la science politique a un bel avenir devant elle, à condition de ne pas se laisser emprisonner et isoler dans des châteaux de carte théoriques.

 

 

 

Litt :

Linder, Wolf (1999) Schweizerische Demokratie - Institutionen, Prozesse, Perspektiven. Bern: Haupt. 

 

 

Biographie:

Roger Nordmann, né en 1973, a grandi dans le canton de Vaud. Après une maturité scientifique et classique, il a étudié la science politique et l’économie politique aux universités de Berne et de Bologne. Une fois licencié en sciences politiques (branche principale) et en économie politique de l’Université de Berne, il a travaillé de 1995 à 1998 comme collaborateur personnel du directeur vaudois de l’instruction publique. En 1998, il a créé le bureau de conseil Approche économique et politique. Elu au parlement de la ville de Lausanne en 1998, sur les listes socialistes, il est ensuite élu en 1999 à l’Assemblée constituante vaudoise, puis au Grand Conseil en 2004. En novembre 2004, il quitte ce dernier pour le Conseil national, où il est réélu en 2007. Au Conseil national, Roger Nordmann est membre de la commission de l’Environnement, de l’énergie et de l’aménagement du territoire. Il a également été membre des commissions sur la réforme de la péréquation et de la répartition des tâches, ainsi que sur le programme de législature. Il est fortement engagé dans plusieurs associations, dont l’Association transport et environnement, et la Fédération suisse Lire et Ecrire.

 

Site politique : www.roger-nordmann.ch

Site professionnel : www.approche.ch

 

 

 

3.7.09

 

 

  

 

 Listes de tous les
articles publiés
 

 

Contact: Roger Nordmann, Rue de l'Ale 25, 1003 Lausanne,
info@roger-nordmann.ch, tél 021 351 31 05, fax 021 351 35 41

Twitter @NordmannRoger

Retour à la page  d'accueil

23.3.2017